L'adaptation des gauchers, Les gauchers dans la société

Les gauchers dans la société

IV.1 L’adaptation des gauchers

Dans un monde conçu par et pour les droitiers, il serait tentant de croire que les gauchers sont irrémédiablement désavantagés et ce, à plus forte raison qu’ils représentent une minorité.  En effet, le fait d’être gaucher est à l’origine de difficultés, souvent perçues comme handicapantes. Ceci peut être expliqué par la présence d’un certain nombre d’objets de la vie quotidienne conçus pour la majorité de la population, qui est donc droitière. On peut noter l’exemple de la machine à coudre, qui est dédiée à des utilisateurs exclusivement droitiers, ou encore celui du matériel de bricolage, très dangereux lorsqu’il est manié par la main gauche.

Bien que l’on assiste de plus en plus à la vulgarisation d’articles spécialement dédiés aux gauchers (ciseaux et souris pour gauchers), ces derniers, du fait de leur minorité sont en perpétuelle adaptation à cette société organisée pour les droitiers.  Aujourd’hui encore, ils doivent tant bien que mal s’adapter en utilisant leur main droite pour effectuer certaines tâches quotidiennes, banales pour les droitiers, mais extrêmement invalidantes pour les gauchers telles que l’utilisation des poignées de portes, dédiées aux droitiers.

Cette adaptation est forcée, en ce sens que les gauchers sont obligés d’y avoir recours pour « survivre » dans ce monde. En effet, si certains réflexes sont instinctifs pour les droitiers, ils ne le sont pas pour les gauchers, qui doivent réfléchir tous leurs faits et gestes. Par exemple, l’instinct d’un gaucher le pousserait à écrire de la droite vers la gauche, ou encore à reproduire certaines lettres à l’envers, ce qui est contraire au sens usuel. Pour que leur écriture soit “lisible”, ces gauchers doivent s’adapter en faisant l’effort d’utiliser leur main droite pour écrire.

Leur inégale représentation leur a ainsi conféré depuis l’aube des temps une meilleure faculté d’adaptation, en ce sens qu’ils ont dû développer davantage la partie droite de leur corps pour l’utilisation de certains outils ou l’exécution de certaines tâches, en plus de la gauche.

 Pour cela, Il leur est nécessaire de faire appel à leur hémisphère gauche pour effectuer une fonction dont la spécialisation hémisphérique est normalement à droite. Ceci a été rendu possible grâce à une meilleure coopération entre les deux hémisphères cérébraux, communiquant grâce au corps calleux, tissu du cerveau assurant la jonction entre les deux hémisphères. Ce corps calleux est plus large et plus développé chez les gauchers, permettant ainsi une meilleure connexion entre les deux hémisphères, et une répartition presque équitable des différentes fonctions sur ces hémisphères. En effet, comme en témoignent les techniques d’IRMf, 53% des gauchers développent au cours de leur vie une deuxième aire du langage située dans l’hémisphère gauche, comme c’est le cas pour les droitiers, en plus de celle qu’ils ont normalement à droite.

 De plus, cette même technique démontre que chez un gaucher, les deux hémisphères cérébraux réagissent presque simultanément quand il s’agit d’effectuer une tâche verbale.

Cette adaptation des gauchers est la conséquence directe de la pression culturelle et religieuse exercée sur la latéralité.

IV.2 Impact de la religion et de la culture sur la latéralité

Il est de notoriété publique que la culture et la religion ont une influence non négligeable sur l’individu. Il paraît alors légitime de se demander quel peut être l’impact de la religion et de la culture sur la latéralité.

Alors que la droite a toujours été synonyme de vertu et de rectitude, la gauche a toujours incarné le contraire. Souvent associée aux damnés, la main gauche, aussi nommée « la main du Diable » est considérée comme » impure » .

  1. la latéralité d’un point de vue religieux

Dans bon nombre de religions, l’utilisation de la main droite a toujours été valorisée, contrairement, à la main gauche, encore aujourd’hui fustigée.

Ceci s’illustre parfaitement dans la religion musulmane, dans laquelle tout ce qui vient de la main gauche est considéré comme impur. En règle générale, l’islam associe le côté gauche aux pêchés. Certains savants ont affirmé que du point de vue musulman, il valait mieux éviter de manger ou de boire avec la main gauche car le diable se sert de cette même main pour boire et manger. Il en est de même, dans la religion hindoue, où la main gauche n’est utilisée que pour les choses viles, comme se laver quand on va aux toilettes par exemple.

De la même manière, dans la Grèce antique, il a toujours été recommandé d’entrer dans les lieux saints par le côté droit, qui est associé au divin, et d’éviter le gauche, symbole de débauche.

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Tableau présentant les notions liées à la droite et la gauche

Source : https://archipel.uqam.ca

En effet, comme il est visible sur ce tableau, à l’antiquité, les civilisations gréco-romaines associaient déjà la mort, la faiblesse, l’impureté à la gauche et la vie, le divin, et la force à la droite.

En règle générale, dans toutes les sociétés religieuses, qu’elles soient monothéistes ou polythéistes, être gaucher est, depuis la nuit des temps, une tare ou une faute à corriger; les gestes effectués de la main gauches sont ceux destinés au mal ( Ève qui prend la pomme de la main gauche ) tandis que la main droite est valorisée  ( L’aumône se donne de la main droite). Dans le Jugement Dernier de Michel-Ange, on peut ainsi voir des anges tenant leur trompettes de la main droite tandis que le diable tient un couteau de la main gauche.

  1. la latéralité d’un point de vue culturel

Comme c’est le cas de la religion, la culture ou les traditions peuvent également influencer la perception que l’on a des gauchers.

A Rome, avant d’effectuer des actions de grande importance, on consultait les augures: On lâchait des oiseaux pour l’occasion, s’ils volaient à droite, les auspices étaient favorables, s’ils volaient à gauche, cela était de mauvais augure.

Si il y a encore quelques dizaines d’années, avoir une femme gauchère pouvait être un motif valable de divorce au Japon, aujourd’hui encore, dans certaines tribus, l’usage de la main gauche est fustigé : Dans les tribus indiennes, on bande le bras gauche d’un bébé dans son berceau pour contrarier sa gaucherie . De même, certaines tribus africaines interdisent encore de nos jours à leurs femmes de cuisiner avec la main gauche, par peur de la magie noire et de la sorcellerie, associées à l’usage de cette main.

En effet, dans certaines sociétés, le développement de la main gauche au dépens de la droite était signe d’une nature contraire à l’ordre spirituel. Tout gaucher pouvait donc être un sorcier, et était passible d’emprisonnement. Ces croyances sont encore valables aujourd’hui, puisque dans la plupart des illustrations, les êtres dotés de pouvoirs magiques sont gauchers.

Certaines sciences se sont aussi vues adhérer à cette intolérance envers le coté gauche. On peut noter l’exemple de la médecine hippocratique, qui a toujours considéré l’œil et le sein droits comme étant plus forts et résistants que les gauches, ou encore l’exemple de la philosophie. En effet, Platon a dit « tout ce qui est souterrain et infernal touche le côté gauche directement »

D’autre part, cela s’illustre également dans certaines langues, où la gauche est chargée d’une symbolique lourde. En effet, jusqu’au 16e siècle, c’est à travers l’adjectif « senestre » que l’on pointait les gauchers. C’est d’ailleurs de là qu’est dérivé le terme sinistre, qui signifiait jusqu’alors « de mauvais augure ».  Encore aujourd’hui, ce terme est négativement connoté et désigne un funeste présage. Au contraire, la droite a toujours représenté la pureté, comme en témoigne l’adjectif       « dexter » à travers lequel les personnes droites étaient pointées. C’est d’ailleurs de là qu’est  dérivé le terme « dextérité », qui signifie l’adresse . On peut aussi noter l’usage de l’adjectif « adroit », qui désigne toute personne agile, alors que l’on dit d’une personne maladroite qu’elle est gauche, ou qu’elle a deux pieds gauches.

Ce qui est valable en francais l’est dans plusieurs autres langues, notamment l’anglais. En effet, en anglais on désigne la droite à travers le terme “right”, qui signifie aussi raison, ou bon, alors que “left” signifie délaissé. En italien, le terme “mancino” désigne le gaucher ainsi que le voleur, de même en allemand, où le terme “links” qui signifie gaucher, s’utilise aussi pour désigner la maladresse.

 De plus, d’un point de vue étymologique, ambidextre est composé de “ambo”, qui signifie deux en latin et dexter, qui signifie droit. Les personnes ambidextres auraient donc “deux mains droites”.

  1. Impact de la religion et de la culture sur les gauchers

Toutes ces croyances restées ancrées dans la culture populaire ont induit une répression des gauchers. Ce n’est peut-être plus le cas en Occident, mais dans certains pays d’Asie ou d’Afrique, il y a toujours une certaine intolérance envers les gauchers. Ces mythes concernant la gauche ont engendré et engendrent toujours la préférence de certaines institutions( telles que la famille ou l’école) pour la droite.  En effet, Vijay Sahasrabudhe, homme politique indien a affirmé   « le fait d’être gaucher est contre nature, tout comme l’homosexualité », une idée partagée par une grande partie de ses compatriotes indiens.

 Ainsi, sous l’influence de la religion et de la culture, certains enfants gauchers se voient obligés d’utiliser leur main droite sous la pression de plusieurs institutions qui la valorisent, notamment l’école. Jusqu’au début du XXème siècle, les instituteurs obligeaient les gauchers à écrire de la main droite. En effet, afin d’obtenir une classe uniforme et homogène, tous les élèves devaient écrire de la même manière. Les gauchers ont donc dû se conformer à l’usage général, en tenant comme tous les autres élèves, leur stylo de la main droite. Ces pressions à l’encontre des gauchers induisent les troubles de la latéralité qui ont été définis précédemment.

Récit de vie d’un gaucher contrarié 

« J’ai grandi au Maroc, un pays où la religion est prépondérante et dicte les mœurs et traditions de notre société. Je peux affirmer avec certitude que la norme dont j’ai le plus souffert est la proscription de l’utilisation de la main gauche, à laquelle j’ai dû faire face dès mon plus jeune âge, âge où la plupart des enfants apprennent à différencier la droite de la gauche. J’ai passé mon enfance à Khénifra, une petite ville du Moyen Atlas. Dans mon ancien quartier, tout le monde se connaissait. Les gens se sont donc vite rendu compte de mon aisance avec la main gauche et en ont alerté mes parents. Au début, cette particularité me paraissait originale quand la majorité de mon entourage était droitière. Cependant, j’ai vite compris que dans notre pays, être gaucher est une tare qu’il faut à tout prix corriger. C’est alors que mes parents,  m’ont contraint à l’usage exclusif de la main droite pour écrire, manger et effectuer bien d’autres tâches quotidiennes. Ils justifient cela en affirmant que la main gauche est la main du Diable. Toutefois, j’ai réussi à échapper à cette coercition en continuant à écrire de la main gauche pendant mes heures de cours. Bien heureusement, mes professeurs n’ont jamais relevé ce détail. C’est ainsi que j’ai pu conserver ma singularité de gaucher, bien que je sois forcé d’utiliser la main droite à la maison, devenant ainsi, par la force des choses ambidextre. »

Si dans la plupart des écoles en Occident, les gauchers ne sont aujourd’hui plus contrariés, et jouissent d’une certaine reconnaissance de leur singularité, par comparaison, au Japon seuls 0.7% de la population utilise la main gauche pour écrire. Cela pourrait bien être la preuve d’une certaine pression culturelle qui s’exerce toujours sur les gauchers à travers le monde.

Notre étude sur la latéralité nous a poussé à nous poser plusieurs questions quant aux avantages que pourrait engendrer une latéralisation à gauche ou à droite de l’organisme.

IV.3 Avantages : l’exemple des gauchers dans le sport

Pendant de nombreuses années et encore aujourd’hui, les gauchers ont subi d’indéniables persécutions. Et pourtant, être gaucher peut conférer de nombreux avantages.

Tout d’abord, en sport cet avantage s’illustre parfaitement par les excellentes performances réalisées par les gauchers dans diverses disciplines sportives.

En effet, nombreux sont les gauchers qui se sont illustrés dans des sports individuels opposant deux adversaires, notamment le tennis, l’escrime ou les arts martiaux : L’escrime compte 60% des gauchers comme médaillés d’or, Roger Federer et Rafael Nadal, deux des plus grands joueurs de tennis de notre décennie, possèdent des latéralités croisées, c’est à dire que leur préférence manuelle est différente de leur œil directeur. De plus, 28 % de gauchers sont présents parmi les cent premiers joueurs de tennis de table du classement mondial. Ainsi, les gauchers sont surreprésentés dans les sport ou des duels ont lieu. Cela est dû à différentes causes :

Nous ne sommes pas seulement latéralisés de la main mais aussi de l’œil, c’est-à-dire que nous possédons un œil directeur, donc un œil qui réagira en premier lors de l’apparition d’un obstacle, par exemple une balle dans notre champ visuel. Le message nerveux oculaire est transmis à une zone précise, donc si l’œil droit est dominant, le message nerveux sera reçu par l’hémisphère droit. Néanmoins, dans ce même cas de l’hémisphère droit, le signal pour faire intervenir les muscles arrivera à la main gauche puisqu’il y’a un croisement des fibres nerveuses. Ainsi, avoir une latéralité croisée peut conférer un avantage dans cette catégorie de sport, puisqu’une main sera plus réactive si l’œil dominant que possède l’individu a une latéralité opposée.

De plus, dans le cas général, la main gauche réagit plus vite que la main droite, ce qui confère un avantage aux gauchers puisqu’ils tiennent l’arme et la raquette de la main gauche. Ainsi, une combinaison très avantageuse dans cette catégorie de sport serait d’avoir une préférence manuelle pour la gauche et pour œil dominant l’œil droit, puisque l’hémisphère droit va intervenir directement afin de gérer la main gauche, contrairement à une personne ayant la même latéralisation au niveau de l’œil et de la main. En effet, si on prend le cas d’une personne ayant une préférence manuelle droite et son œil directeur droit, on remarque que lorsque le message oculaire arrivera à l’hémisphère droit, ce dernier devra solliciter l’hémisphère gauche ce qui est une perte entre 10 et 30 millisecondes.  Ajoutant à cela le fait que la main gauche soit connectée à l’hémisphère droit du cerveau qui est spécialisé dans la gestion du temps et de l’espace. On peut donc affirmer que les gauchers possèdent un avantage dans la vitesse d’exécution des mouvements, ce que confirment les entraîneurs de l’équipe de France de Tennis de table “les gauchers prennent la balle plus tôt que les autres et ont une meilleure réactivité en général”, ce qui a une grande importance puisque dans cette catégorie de sport la vitesse d’exécution et la précision sont capitales.

 Par ailleurs, les sportifs gauchers ayant pour œil directeur le droit ont pour la même raison un avantage dans l’analyse de l’information, qui se fait plus rapidement qu’avec l’oeil gauche. En effet, une étude a été menée sur des escrimeurs et étudiants en EPS et il a été remarqué que la combinaison la plus courante chez les escrimeurs est la combinaison main gauche-œil droit tandis que chez les étudiants plus de la moitié (67%), la combinaison main droite-œil droit prédomine. Ce graphique illustre les résultats trouvés.

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Comparaison des combinaisons de latéralisation main-œil entre étudiants d’EPS et escrimeurs.

Source : https://books.openedition.org/editionscnrs/8722

Un autre facteur à prendre en compte est l’effet de surprise. Effectivement, les gauchers surprennent leurs adversaires droitiers par leurs comportements inédits et imprévisibles, ces derniers étant habitués à jouer contre des droitiers, ayant des mouvements plus prévisibles.

Quant aux arts martiaux, il est important de noter qu’en plus des facteurs cités ci-dessus, dans une grande majorité des cas, les pratiquants équilibrent leur corps en répétant leurs mouvements des deux côtés.

Ainsi, il est important de connaître sa latéralité au tennis, à l’escrime, au judo etc mais aussi dans d’autres disciplines où le rôle de la latéralité est méconnu mais tout aussi primordial, puisque cela permet de mieux se connaître et d’améliorer ses performances, ses attaques ou sa défense.  C’est le cas de sports collectifs, notamment des sports de ballon tel que le football ou le basketball.

Dans cette catégorie de sport, il est nécessaire de faire et d’anticiper des mouvements aussi bien à droite qu’à gauche. En effet, il est obligatoire de montrer une habileté et une dextérité de la main ou du pied qu’il soit gauche ou droit. De plus, ces sports demandent une bonne perception de l’espace;  de ce fait le rôle de l’œil directeur est aussi important.

Le cyclisme est un autre sport où les gauchers collectionnent les records et les titres olympiques. Cela peut être expliqué par le fait que le cyclisme conjugue vitesse et perception de l’espace.  Il est important de noter que le sport n’est pas le seul domaine où les gauchers peuvent être avantagés. En effet, parmi les avantages de ces derniers, nous pouvons citer l’effet miroir des professeurs de musique ou de danse. En effet, lorsqu’ils donnent un cours, leurs jeunes élèves, droitiers pour la plupart, ont plus de facilité à assimiler la leçon car ils les perçoivent comme dans un miroir. Dans certaines disciplines, les gauchers sont donc de meilleurs professeurs.

Par ailleurs, comme on l’a vu précédemment, l’adaptation des gauchers leur a permis de développer leur corps calleux mais aussi leur hémisphère cérébral gauche. Ainsi, leurs fonctions sont plus équitablement réparties entre les deux hémisphères cérébraux, ce qui induirait le fait que les gauchers aient plus de facilité à récupérer après un AVC. En effet, l’AVC provoque des lésions cérébrales. Ainsi, après un AVC, a lieu une phase de récupération où les hémisphères jouent un rôle clé, l’hémisphère non lésé pourra, dans certains cas prendre le relai pour la fonction touchée. Les dégâts touchant ces fonctions seraient donc moindres, puisque le deuxième hémisphère pourrait temporairement se charger de cette fonction.