Expression de la latéralité, Latéralisation du langage

L’expression de la latéralité

III. 1 La latéralité du langage

Paul Broca est célèbre pour sa phrase « Nous parlons avec l’hémisphère gauche ». En 1865, le chirurgien remarqua des lésions dans une zone de l’hémisphère gauche chez un patient qui après un AVC ne pouvait prononcer qu’un unique mot. Il observa ensuite chez plusieurs autres patients ayant perdu la capacité du langage une lésion similaire dans l’hémisphère gauche. On nomme ainsi la zone des lésions aire de Broca, considérée comme l’endroit de la production des mots.

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Localisation de l’aire de Broca

Source : Futura Science

Ainsi, il a été admis que l’hémisphère gauche dans une majorité de cas est spécialisé dans le langage. Cette découverte souleva le questionnement quant au rôle de l’hémisphère droit dans le langage.

De nombreuses études ont été menées et ont montré que chez une personne droitière saine, l’hémisphère droit n’a que peu de capacités liées au langage. En effet, il est incapable d’assurer la production du langage.  Pourtant, on ne peut pas dire que le langage soit uniquement assuré par l’hémisphère gauche. Certaines capacités langagières sont prises en charge par l’hémisphère droit, on peut citer comme exemple, le contrôle de l’intonation lors d’un discours, les accentuations, la rythmique etc.

Certaines études ont cherché à trouver un lien entre l’asymétrie anatomique du cerveau et la latéralisation du langage. En effet, en 1994, Foundas mesura le Planum chez 12 sujets qui avaient subi le test de Wada, un test qui consiste en l’injection d’un anesthésiant de courte durée dans une des artères carotides permettant l’inactivité d’un des hémisphères afin de tester les fonctions permettant ainsi de déterminer la spécialisation hémisphère pour une fonction cognitive donnée. Onze de ces patients avaient une asymétrie du Planum et une latéralisation du langage gauche. Tandis que l’un deux avait une asymétrie du Planum et une latéralisation du langage droit.

Pendant près d’un siècle, Une corrélation a souvent été établie entre les deux notions que sont la latéralisation du langage et la préférence manuelle. Pourtant, le Groupe d’imagerie neurofonctionnelle a nié cette explication. Par IRMf, ils ont observé l’activité cérébrale pendant différentes activités linguistiques sur un échantillon de 397 personnes, gauchers et droitiers, selon la préférence manuelle.

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Graphique de la latéralisation du langage en fonction de la préférence manuelle

Source : http://archives.cnrs.fr

Ils ont établi ce graphique, où l’on voit clairement que l’hémisphère gauche est dominant pour le langage chez la majorité des droitiers et des gauchers. Ils ont aussi remarqué l’existence de trois types de latéralisation. La première appelée « typique » concerne 88% des droitiers et 78% des gauchers, possédant une spécialisation de l’hémisphère gauche pour le langage. La deuxième, appelée « ambilatérale » concerne 12% des droitiers et 15 % des gauchers, n’étant pas latéralisés des hémisphères en ce qui concerne la fonction du langage. Dans le dernier cas qualifié d’« atypique », cela concerne uniquement des gauchers (7%) ayant une spécialisation hémisphérique droite pour le langage. Ainsi, la préférence manuelle et la spécialisation du langage ne sont pas liées, et il est admis par la communauté scientifique que la concordance entre préférence manuelle et latéralisation hémisphérique est due au hasard bien que chez une majorité de personnes l’hémisphère gauche prend en charge à la fois le langage et la main droite. Cependant, cette étude a également montré que chez un pourcentage très minime de l’échantillon, la forte préférence manuelle gauche peut être la conséquence d’une latéralisation du langage dans l’hémisphère droit.

III.2 La latéralité manuelle

Lorsque l’on demande à une personne de nous renseigner sur sa latéralité, elle répondra certainement en fonction de sa préférence manuelle ou du moins en fonction de la main dont elle préfère se servir pour écrire. La plupart des personnes répondront donc « Je suis droitier(e) » car c’est de cette main qu’ils se servent pour la plupart des activités. En effet, la latéralité manuelle qui entend la main dont on se sert le plus se base sur le modèle de Guiard qui se nomme “complementary role differenciation”, ou différenciation des rôles complémentaires. Ce modèle affirme que la main “non-dominante” a le rôle de stabilisateur, alors que la main préférentielle se charge d’effectuer les gestes les plus fins et les plus rapides. On peut prendre à titre d’exemple l’utilisation du téléphone.  Les droitiers utilisent le plus souvent leur main gauche pour le tenir, et la droite pour appuyer sur les touches etc.

Cependant, lorsque l’on étudie la latéralité manuelle, il faut savoir en réalité distinguer entre performance et préférence manuelle.

La préférence manuelle est le fait d’utiliser une main spontanément lors d’activités, même nouvelles. Il s’agit en général de la main avec laquelle on écrit.

La performance manuelle est le fait d’avoir de meilleurs résultats et une meilleure efficacité avec une main.

Pour pouvoir évaluer cette préférence ou cette performance manuelle, plusieurs tests sont disponibles.

Tout d’abord, en ce qui concerne la préférence manuelle, il existe certains questionnaires objectifs qui demandent la main avec laquelle certaines activités sont réalisées. On peut citer à titre d’exemple :

  •    L’inventaire de latéralité d’Edinburgh de R.C Oldfield, qui consiste en une série de question, où le sujet doit indiquer s’il utilise une main, ou l’autre, ou les deux pour effectuer une série d’activité comme se brosser les dents, se maquiller … Est ensuite calculé un indice de latéralité manuelle, grâce à la formule suivante : Indice de latéralité = (N° réponses Main D – N° réponses Main G) x 100 / (N° Réponses MD + MG)

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Indice de latéralité selon la préférence manuelle

Source : Science étonnante

L’épreuve d’Auzias, qui consiste à présenter à l’enfant un nombre d’objets, et à lui demander comment il se sert quotidiennement. Une fois le test effectué, le pédagogue se sert de la formule ci-dessus pour calculer l’indice de latéralité.

Le plus souvent, l’indice de latéralité se situe entre -35 et 35. Ainsi, dans plus de 66% des cas, le sujet est latéralisé, et possède une main préférentielle. Le dernier tiers peut être soit ambidextre, soit qualifié de mal-latéralisé.

D’autre part, on peut aussi évaluer la performance (ou habilité) manuelle.

Cette évaluation permet d’observer la main la plus efficace et la plus précise. Les tests pour cette évaluation sont nombreux. On distingue :

  •   Le test de Harris qui consiste à écrire les nombres de 1 à 12 des deux mains simultanément. La main qui aura commis le moins d’inversion sera la main dominante.
  •  .    Le test de Bishop, qui évalue la rapidité avec laquelle le sujet rapporte la carte demandée parmi un grand nombre de cartes disposées en arc de cercle. Le but est de déterminer le moment à partir duquel le sujet change de main pour effectuer cette tâche.

Ces tests ont pour but la classification des individus dans quatre colonnes : Droitiers, gauchers, ambidextres ou sans latéralisation définie.

Grâce à l’indice de latéralité, on peut cependant voir qu’il n’y a pas d’individus 100% gauchers ou droitiers. En effet, le pourcentage de gauchers exclusifs est quasiment nul tandis que le pourcentage de droitiers exclusifs est de 25%. Cette différence peut être expliquée par le fait que les fonctions cérébrales sont mieux réparties chez les gauchers et donc la dominance cérébrale est moins marquée. Le gaucher utilise moins sa main gauche que le droitier utilise sa main droite. En effet, comme expliqué précédemment, pour les tâches quotidiennes, les gauchers jonglent entre l’usage de leurs deux mains, et ne se contentent pas seulement de la gauche, ce qui est le cas des droitiers, qui utilisent uniquement leur main droite.

Il y’a donc une différence dans l’asymétrie fonctionnelle entre les droitiers et les gauchers.

D’autre part, on distingue également la notion de latéralité bimanuelle, qui concerne toute activité nécessitant l’usage des deux mains, mais pas forcément de manière symétrique. On peut citer à titre d’exemple l’action de dévisser une bouteille, une action qui nécessite la main droite comme la gauche.

De nos jours, la répartition de la latéralité manuelle dans la population humaine est la suivante :

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           Source : https://doc.rero.ch/record/24975/files/mp_bp_p16518_2010.pdf

Vous remarquerez sûrement que cette répartition est inégale, car les droitiers prédominent de loin, et si cela peut paraître normal, il faut savoir que ce n’est le cas que dans l’espèce humaine. En effet, si l’on s’intéresse à d’autres espèces animales ayant une latéralité définie (une patte préférée), on remarque que la répartition est le plus souvent très proche de 50%-50%.

Ainsi, chez l’homme, l’asymétrie manuelle est observable au niveau de la main qui aura un rôle prépondérant dans l’exercice d’une fonction bimanuelle ou unimanuelle, mais aussi au niveau de la performance des deux mains pour une même tâche, où les résultats de la main préférentielle seront meilleurs.

Si pour la plupart des individus, la latéralité manuelle est clairement définie, chez certaines personnes, des troubles de la latéralité sont observables.

III.3 Troubles de la latéralité

Le trouble de latéralité apparaît lors d’un déficit de la latéralisation. Ainsi, les influx nerveux ne circulent pas de façon organisée. Cela peut fortement agir sur nos capacités motrices, cognitives et sur le plan émotionnel. On distingue trois types de troubles de latéralité.

Tout d’abord, l’ambidextrie qui est d’ordre motrice et neurologique : la personne possède des latéralités opposées au niveau de ses différents membres. Par exemple, une personne possède une préférence manuelle gauche et une préférence podale droite.

Ensuite, il existe des troubles de latéralité d’ordre social et qui sont donc liés à des pressions religieuses et culturelles que nous évoquerons ultérieurement. Ces troubles de la latéralité sont souvent la conséquence de la contrariété d’un gaucher c’est-à-dire un individu ayant commencé son processus de latéralisation en faveur du côté gauche et ayant montré une préférence pour la main gauche et qui a été contraint d’utiliser sa main droite. Les gauchers contrariés peuvent ainsi, dans certains cas, devenir ambidextres c’est-à-dire à l’aise et habiles des deux mains.

Enfin, les causes peuvent être psychologiques. En effet, l’enfant pourrait  avoir une mauvaise perception de son corps et du mal à l’unifier.

Un enfant mal latéralisé présente plusieurs symptômes trahissant son trouble. Tout d’abord, il est indécis. Il aura des difficultés à choisir la main dont il se servira pour effectuer une activité donnée et il la changera constamment selon l’activité effectuée. L’enfant aura aussi des difficultés à trouver des repères et des appuis et sera en général maladroit, il aura un mauvais équilibre. De plus, sa latéralité ne sera pas homogène.

Ces symptômes sont révélateurs du trouble de la latéralité qui peut avoir de nombreuses conséquences.

Premièrement, cela peut conduire à des troubles du langage comme la dyslexie qui est un trouble de l’apprentissage se caractérisant par une difficulté à lire, à écrire et à mémoriser, ainsi que par le bégaiement qui entraîne une altération du débit de langage se caractérisant par une prolongation, une répétition involontaire d’un son ou d’une syllabe conduisant à des difficultés d’acquisition du langage. Cela mène aussi à des difficultés de différenciation entre la droite et la gauche, à l’écriture de certains chiffres ou certaines lettres à l’envers mais aussi à un ralentissement des capacités cognitives se traduisant par une lenteur dans la compréhension et par des lacunes à l’école que ce soit pour l’écriture, le calcul ou la concentration qui conduit le plus souvent à un échec scolaire. Ces enfants sont souvent traités de « cancre » ce qui rend l’intégration scolaire plus difficile et entraîne des problèmes familiaux et peut conduire à un profond mal-être, une démotivation et/ou de l’anxiété.

Ces troubles peuvent être évités en renforçant la latéralité de l’enfant à travers plusieurs activités permettant un développement psychomoteur, c’est-à-dire permettre à l’enfant une meilleure perception de son corps et de son environnement spatio-temporel. Ces activités peuvent être de différentes natures : elles peuvent impliquer la différentiation entre la droite et la gauche en demandant par exemple à l’enfant de placer le couteau à droite et la fourchette à gauche, ou permettre à l’enfant d’améliorer ses performances manuelles, sa stabilité en lui demandant de marcher à droite d’une ligne tracée.